RENDRE À L’INSTRUCTION SES LETTRES DE NOBLESSE

Michel BOURGEOISCULTURE - ENSEIGNEMENT - FORMATION, News, PROTECTION DE L'ENFANCE0 Commentaire

RENDRE À L’INSTRUCTION SES LETTRES DE NOBLESSE

Réflexions sur l’ignorance.

Assister au spectacle d’adultes s’agitant frénétiquement, un téléphone portable à la main, lors d’une chasse au Pokémon, et d’autres encore ridiculisés et se ridiculisant sur des plateaux de télévision sans comprendre que se faire remarquer ne suffit pas à faire de vous quelqu’un de remarquable, est quelque chose pour moi de douloureux, l’évolution ne pouvant se trouver dans la régression.

J’aimerais en préambule et pour fixer mon propos, publier cet extrait du discours que Victor Hugo a prononcé à l’Assemblée nationale lors de la séance du 11 novembre 1848, texte touchant à l’ignorance : je sais que la lecture est encore un bien précieux pour beaucoup de nos compatriotes.

« Eh ! quel est, en effet, j’en appelle à vos consciences, j’en appelle à vos sentiments à tous, quel est le grand péril de la situation actuelle ? L’ignorance ; l’ignorance plus encore que la misère… (Adhésion), l’ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes. Le communisme n’est qu’une forme de l’ignorance. (Très bien !). Le jour où l’ignorance disparaîtrait, les sophismes s’évanouiraient.   Et c’est dans un pareil moment, devant un pareil danger qu’on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l’ignorance !

Sur ce point, j’en appelle, je le répète, au sentiment de l’Assemblée. Quoi ! d’un côté, la barbarie dans la rue, et de l’autre, le vandalisme dans le Gouvernement ! Messieurs, il n’y a pas que la prudence matérielle au monde, il y a autre chose que ce que j’appellerai la prudence brutale. Les précautions grossières, les moyens de force, les moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des sociétés civilisées ! On pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral, et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits ! (Approbation et rires.)

PUISQUE l’Assemblée m’a interrompu, elle me permettra d’insister sur ma pensée.

Oui, messieurs, j’y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous travaille et nous tourmente ; ce mal moral, cela est étrange à dire, n’est autre chose que l’excès des tendances matérielles. Eh bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles. Il faut ôter au corps et donner à l’âme.

Quand je dis : Il faut ôter au corps et donner à l’âme, vous ne vous méprenez pas sur mon sentiment. (Non ! non !) Vous me comprenez tous ; je souhaite passionnément, comme chacun de vous, l’amélioration du sort matériel des classes souffrantes ; c’est là, selon moi, le grand, l’excellent progrès auquel nous devons tous tendre de tous nos vœux comme hommes et de tous nos efforts comme législateurs.

Mais si je veux ardemment, passionnément le pain de l’ouvrier, le pain du travailleur, qui est mon frère, à côté du pain de la vie, je veux le pain de la pensée, qui est aussi le pain de la vie ; je veux multiplier le pain de l’esprit comme le pain du corps. (Bruit).

Il me semble, messieurs, que ce sont là les questions qui ressortent naturellement de ce budget de l’instruction publique que nous discutons en ce moment. (Oui ! oui !).

Eh bien, la grande erreur de notre temps a été de pencher, je dis plus ; de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel, et de les détourner par conséquent du bien-être religieux et du bien-être intellectuel. (C’est vrai !). La faute est d’autant plus grande que le bien-être matériel, quoi qu’on fasse, quand même tous les progrès qu’on rêve et que je rêve aussi, moi, seraient réalisés, le bien-être matériel ne peut et ne pourra jamais être que le partage de quelques-uns, tandis que le bien-être religieux, c’est-à-dire la croyance, le bien être intellectuel, c’est-à-dire l’éducation, peuvent être donnés à tous. (Approbation).

D’AILLEURS le bien-être matériel ne pourrait être le but suprême de l’homme en ce monde qu’autant qu’il n’y aurait pas d’autres vies et c’est là une affirmation désolante, c’est là un mensonge affreux qui ne doit pas sortir des institutions sociales. (Très bien !). 

Il importe, messieurs, de remédier au mal, il faut redresser, pour ainsi dire, l’esprit de l’homme ; il faut, et c’est à la grande mission spéciale du ministère de l’instruction publique, il faut relever l’esprit de l’homme, le tourner vers Dieu, vers la conscience, vers le beau, vers le juste et le vrai, vers le désintéressé et le grand. C’est là ; et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même, et par conséquent la paix de l’homme avec la société. (Très bien !)

Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il faire ? Précisément tout le contraire de ce qu’ont fait les précédents gouvernements ; précisément tout le contraire de ce que vous propose votre comité des finances. Outre l’enseignement religieux, qui tient le premier rang parmi les institutions libérales, il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies ; il faudrait multiplier les maisons d’études, pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes ; tous les établissements, tous les asiles où l’on médite, où l’on s’instruit, où l’on se recueille, où l’on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur, en un mot ; il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd. (Très-bien !)

Ce résultat vous l’aurez quand vous voudrez ; quand vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l’avez déjà ; il ne s’agit que de l’utiliser et de le diriger ; il ne s’agit que de bien cultiver le sol. La question de l’intelligence, j’appelle sur ce point l’attention de l’Assemblée ; la question de l’intelligence est identiquement la même que la question de l’agriculture (Mouvement).

L’époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas, messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents ; ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement. (C’est vrai !) Ce gouvernement, j’aurais souhaité que la monarchie le fût ; elle n’a pas su l’être. Eh bien, ce conseil que je donnais loyalement à la monarchie (Rires), je le donne loyalement à la République. (Nouveaux rires.)

Je voterai contre TOUTES LES RÉDUCTIONS que je viens de vous signaler et qui amoindriraient l’éclat utile des lettres, des arts et des sciences :

Je ne dirai plus qu’un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous êtes tombés dans une méprise regrettable, vous avez cru faire une économie d’argent, c’est une économie de gloire que vous faites (Mouvement) ; je la repousse pour la dignité de la France, je la repousse pour l’honneur de la République. (Très bien ! très bien !) ».

11 novembre 1848. Discours toujours aussi actuel quelques 168 années plus tard. J’entends déjà quelques grincheux épiloguer sur les références religieuses se trouvant dans cet extrait, totalement accessoires en l’occurrence.

« Qui ouvre une école, ferme une prison ! ».

Dans cette dernière formule, toujours empruntée à Victor Hugo se trouve le cœur de la «Réinvention de la France» que j’appelle de mes vœux.

S’il devait y avoir un seul engagement à prendre à l’égard de nos concitoyens, il serait décliné de la manière suivante :

« Chaque enfant scolarisé à partir de la rentrée de 2017 saura lire, écrire et compter lors de son entrée en Sixième, chaque adolescent(e) ou jeune adulte issus de cette génération aura le niveau d’un bachelier lorsqu’il passera son baccalauréat, chaque étudiant sera tout au long de son cursus, en lien avec l’entreprise, chaque individu en échec scolaire se verra, tout au long de sa vie, proposer une remise à niveau et des formations qualifiantes. »

Les passages qui suivent sont empruntés à  « Réinventons la France » :

« Le glissement dans une société développée vers l’illettrisme et l’analphabétisme est une préoccupation majeure, qu’aucun dirigeant politique ne peut laisser s’installer.

Je ne peux m’empêcher de glisser ici deux quatrains d’un poème que j’avais écrit lors d’un séjour à M’bour, petite bourgade sénégalaise dormant sur les bords de l’Atlantique, laquelle traduit précisément ma pensée :

« (…) Cette salle de classe inspirant le respect,
Ne s’embarrassait pas de moyens fastidieux.
Apprendre l’écriture et apprendre à compter,
Nos pères y parvinrent et leurs pères avant eux.
Pour simplifier l’idée, disons que leur succès
Tenait en deux sujets et deux autres objets :
Des enfants attentifs, des maîtres motivés,
Un tableau noir ou vert, une boîte de craies. »

Il ne faut pas y voir de la nostalgie où une critique larvée à l’égard du corps enseignant : nous sommes tous responsables de la situation en tant que parents, adultes, Pouvoirs publics, médias et maintenant, internautes.
À l’époque où le rôle affecté à l’enseignant était d’instruire, existait une forme de solidarité entre adultes qui faisait que lorsqu’un enfant faisait un écart à un bout de la ville, il y avait toujours un adulte pour se substituer à ses parents et le remettre dans le droit chemin. Un instituteur vous punissait-il, que vous receviez une rouste de la part de votre géniteur en rentrant à la maison. Et la vie coulait, paisible… ou presque.

Chaque adulte sentait intuitivement qu’il avait un rôle éducatif à jouer à l’égard des mineurs, ce qui valait également pour les enfants les plus âgés à l’égard des plus jeunes, comme cela se fait encore dans les sociétés dites « primitives » et n’y voyez-là aucune connotation péjorative.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Quel temps quotidien consacrent effectivement les parents à l’éducation de leurs enfants ? Combien de temps les enfants passent-ils, seuls, devant tous les écrans passant à portée de leurs yeux : dessins animés du matin — nourrices peu exigeantes -, jeux vidéo, téléphones portables, tablettes, émissions du soir et j’en passe. Quel temps consacrent-ils à la lecture ou devant des émissions de nature à leur apporter un tant soit peu de connaissances générales ?
Pas davantage que leurs parents.
Quel type de réaction ont les parents devant leurs enfants lorsque ceux-ci n’ont pas eu une note brillante ou lorsqu’ils ont été sanctionnés, sinon celle née d’un réflexe de solidarité trans-générationnelle à l’égard de cette victime présumée ou de ce postulé innocent faits de leur chair ? Quel type de réaction ont-ils à l’égard des enseignants qui ont eu l’outrecuidance de mal noter leur progéniture ? Aimable ou respectueuse ? Sans doute pas.

La liste est longue qui fait du rôle des enseignants un rôle extrêmement difficile, lesquels ne doivent pas se voir attribuer une mission particulière d’éducation, sauf celle inhérente à leur qualité d’adulte.
Les établissements scolaires qui devraient être des lieux d’acquisition de connaissances préservés des violences extérieures, des havres de paix et de ressourcement, ne pourront le devenir qu’en rétablissant cette solidarité dont je parlais plus haut.

L’article 371–1 du code civil définit l’autorité parentale comme un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant ; il précise qu’elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne.

Les parents, poursuit ce texte, associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité.

Il appartient donc aux parents d’assurer l’éducation de leurs enfants, et à l’État d’assurer celle des parents, dont le rôle n’est pas plus aisé aujourd’hui que ne l’est celui des enseignants.

À l’été 2010 le Président de la République d’alors avait indiqué qu’il souhaitait voir le Parlement se saisir d’une loi visant à poursuivre pénalement les parents des enfants délinquants, solution contestable en droit et qui n’aurait pas réglé la question du comportement de ceux turbulents, non délinquants.

Là encore, comme nous aurons l’occasion d’y revenir à plusieurs reprises dans le présent ouvrage, la solution passe nécessairement par l’éducation des jeunes enfants, de leur apprentissage du savoir-vivre, condition du bien-vivre ensemble et celui du respect des autres
et en particulier des autres, « différents ».

La création d’un Ministère de la protection de l’enfance aux compétences « regroupées »

ce thème sera développé infra — permettra d’apporter aux plus petits jusqu’à leur majorité le soutien dont ils auront besoin, que leurs difficultés soient scolaires, sociales, familiales ou pénales, aucun enfant ne devant plus être laissé sur le bord du chemin.

La maîtrise de la lecture et de l’écriture, c’est-à-dire celle du langage, sera au centre de toutes les attentions, chaque matière enseignée devant être le prétexte à « travailler » le français : chaque enseignant quelle que soit la matière qu’il professe, disposant par essence des compétences propres à donner à ses élèves « un coup de pouce » en français, aura pour mission de le donner.

Je n’aborderai pas dans cet ouvrage la question des programmes.

Le savoir et son acquisition doivent retrouver droit de cité en France et être respectés comme il se doit, ce qui infère que tout comportement d’un élève ou d’un parent d’élève constitutif d’une infraction pénale de quelque gravité qu’elle soit à l’égard d’un enseignant, donnera automatiquement lieu au dépôt d’une plainte de la part de l’établissement dans lequel la victime enseigne, afin non seulement de faire passer un message à l’égard des agresseurs potentiels, mais aussi et surtout pour ne pas laisser à l’enseignant le dilemme auquel il est confronté de saisir ou non le Parquet.

Un projet à trente ans pour un pays,

ne pourrait être mis en œuvre avec succès qu’avec ces acteurs si particuliers de la Société que sont les enfants, êtres juridiquement incapables aujourd’hui, neurologiquement en devenir et « en conscience », adultes et acteurs de demain.

Combien de fois, sortant d’une audience d’un tribunal pour enfants ne me suis-je pas posé cette question : « Celui-ci a quinze ans… Que fait-on aujourd’hui pour que les gamins qui sont nés hier ou avant-hier, ne se retrouvent pas dans la même situation dans quinze ans ? ». Sentiment d’un vaste gâchis.

Gestion des urgences, décisions à l’emporte-pièces, superposition des compétences poussant à l’inefficacité.

Les enfants, plus que d’autres,

méritent une protection assurée par des textes non dogmatiques, tout juste humanistes, des textes de bon sens, leur rôle ne devant pas se réduire à faire naître à leur tour des enfants en charge de rembourser les dettes créées par leurs ancêtres.
Le paradoxe est qu’on accepte l’idée d’investir pour gagner de l’argent, et qu’on rechigne à investir pour éviter de devoir en débourser plus tard — ce qui est pourtant la règle de base de l’assurance -. » : combien le manque d’estime de soi, fruit de frustrations répétées, coûte-t-il en finalité à la Collectivité ?

Les attentats de Bruxelles m’avaient amené à m’exprimer sur le sujet, en faisant précéder mes observations de cette petite phrase :

« La culture qui est une ouverture sur     le Monde, marque la frontière entre l’humain et l’inhumain”.

Michel Bourgeois
16 Septembre 2016

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Des professionnels de l’éducation et de la formation, chefs d’entreprise, chercheurs, universitaires, étudiants, professeurs, formateurs, élus, éducateurs, originaires de tous les pays et de tous les secteurs de la société civile, éducatifs, économiques, associatifs et administratifs. COMITE MONDIAL POUR LES APPRENTISSAGES TOUT AU LONG DE LA VIE

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